« Trois petites histoires de jouets » de Philippe Claudel

Je découvre cet auteur, Philippe Claudel, à travers ces trois petites histoires. Pourtant, il a obtenu le Prix Renaudot en 2003 pour « les Âmes grises », il est aussi réalisateur avec 4 films à son actif. Donc, loin d’être un inconnu. Rien de tel que des histoires courtes pour se familiariser avec une écriture. Et son écriture est belle, sobre, patiente dans le sens où il avance dans l’histoire sans précipitation, au rythme de ses personnages, en distillant l’émotion avec délicatesse et retenue.

9782253124184Ces trois nouvelles évoquent trois destins avec en toile de fond l’industrie du jouet en Franche-Comté sur trois époques : début XX°, puis pendant la guerre de 14/18 et la dernière à l’époque contemporaine. Trois histoires d’hommes très différents : un industriel richissime qui s’offre un magnifique jouet pour son anniversaire, un tourneur sur bois passionné par son métier, et un homme perdu, solitaire qu’attire sans cesse un Pierrot avec une larme au coin de l’oeil.

Ce ne sont pas des histoires pour enfants, même si les textes parlent de jouets. Ce sont des histoires graves, dures aussi, où sont traduits les sentiments les plus opposés, l’arrogance ou l’humilité, la tendresse partagée ou l’insignifiance. Des portraits d’hommes qui ne choisissent pas vraiment leur vie, qui sont en somme le jouet des circonstances et des aléas du destin.

Ce livre est court, à peine 80 pages, et se lit en un rien de temps. Cependant, et c’est là une des vertus de la nouvelle, par sa concision et la chute qui la conclue, il laisse une forte impression : l’image des personnages perdurent dans l’esprit, l’émotion se dilue doucement et l’auteur a réussi à nous communiquer sa vision d’un monde bien à lui.

Un extrait (4ème de couverture):

C’était un petit Pierrot bancal, grossier, mal peint, au regard ourlé de noir, au sourire de mystère et de mélancolie, une larme figée à son oeil gauche, un pantin à trois sous que l’on vendait dans les rues jadis. Alors il sentit, en même temps que le pantin paraissait le fixer lui, et lui seul, comme il n’aurait pu fixer personne d’autre, même si des milliers, des centaines de milliers d’hommes et de femmes eussent été dans le même lieu, il sentit s’ouvrir dans sa chair une immense déchirure, comme si d’un coup et sous l’effet du regard de ce Pierrot de bois, tout son être se fendait en deux, jusqu’à l’âme, une déchirure nette, violente mais aucunement douloureuse, un voile que l’on fend d’un trait, un voile ou plutôt un lourd rideau posé sur la part la plus intime de sa mémoire, et cela depuis plus de cinquante années.
Il tituba.
Son front heurta la vitrine.
Le pantin le regardait toujours par-delà la paroi de verre et par-delà le temps.

 

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A propos domicano

L'écriture, la littérature, la photo, le dessin et l'expression artistique sous toutes ses formes me passionnent. J'aime le rêve et la réalité dans la beauté, la poésie et le potentiel d'émerveillement qu'ils peuvent offrir.
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11 commentaires pour « Trois petites histoires de jouets » de Philippe Claudel

  1. Caroline D dit :

    Cet auteur est l’un de mes grands coups de coeur des dernières années, Dominique. Belle et sobre, oui, son écriture. J’ai fait sa connaissance avec « La petite-fille de monsieur Linh », un livre d’une infinie tendresse, qui conserve, à ce jour, une place spéciale dans mon coeur.

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  2. L’un de ses auteurs qui entre en vous mine de rien et y reste longtemps.

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  3. Asphodèle dit :

    Rhaaa un de mes auteurs chouchous que je consomme sans modération depuis Le café de l’Excelsior, Meuse l’oubli, Les âmes grises, Parfums (non chroniqué), Le bruit des trousseaux (non chroniqué), et j’ai encore Le rapport Brodeck dans ma PAL ainsi que La petite-fille de Mr Linh… Je ne saurais dire lequel j’ai préféré tant j’aime la mélancolie de son écriture… peut-être Meuse l’oubli ou Parfums (court recueil de textes sur les parfums qui nous suivent toute une vie)…

    Aimé par 1 personne

    • domicano dit :

      Ce Claudel fait l’unanimité !! Merci Asphodèle, avec Noël je sens que je vais augmenter ma PAL, mais je vais le mettre au dessus celui-là.

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      • Asphodèle dit :

        Tu peux, tu ne seras pas déçue ! 😉 Ensuite je te conseillerai Sylvie Germain si tu ne connais pas encore…et Carole Martinez dans un autre genre !

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      • domicano dit :

        Sylvie Germain? J’ai lu un livre d’elle je crois sur le peintre femme ??? de senlis

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      • Asphodèle dit :

        Là tu me poses une colle car je suis loin d’avoir tout lu vu que je n’aime pas tout d’elle , j’aime quand elle mêle le « fantastique » au réel mais dans tous les cas son écriture est un bijou ! J’ai lu (et chroniqué) Tobie des marais, dans les pas « chroniqués » mais adorés : Le livre des nuits (son premier), Nuit-d’Ambre (la suite). En revanche tout le monde a aimé Magnus, je n’ai pas accroché…J’en ai 5 ou 6 dans ma PAL à lire, je laissais reposer entre deux… 😉 Mais Tobie des marais est magnifique !

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  4. domicano dit :

    Je me trompe, elle a écrit un livre sur etty hillesum, elle me l’a fait connaitre avec beaucoup d’émotion et de poésie. Ma Pal monte,monte. Merci Aspho, belle soirée

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