« Cosmos » de Michel Onfray – suite 1 : Le temps

Qu’un philosophe entame son projet d’une brève encyclopédie du monde par une série de 5 chapitres sur le temps, donne la mesure de l’importance de cette notion. Je ne vais pas reprendre les différentes approches de Michel Onfray, ses écrits parlent pour eux, ils sont trop nombreux et imbriqués pour que mon résumé ne les déforme.

Ce qui m’intéresse est de laisser venir ce que j’en ai retenu et comment ma perception du temps s’est enrichie à cette lecture. Sinon, à quoi bon lire un livre de philosophie (ou tout autre livre) si, outre le plaisir d’aborder des considérations nouvelles, je n’en retire aucune possibilité d’appropriation et d’intégration ? Histoire de nourritures : celles auxquelles on prend plaisir, qu’on digère et qui nous donne une force nouvelle, et puis celles qui certes ont un goût excellent mais sont en fait proprement indigestes voire toxiques et que nous rejetons sans autre forme de procès. Et puis il y a celles qu’on ingurgite pour se remplir, sans trop y porter attention et qu’on élimine aussitôt comme s’il ne s’était rien passé, temps perdu car employé pour une action inutile, comme si le temps nous était compté.

En tant qu’individu incarné, le temps est celui qui nous est donné entre deux évènements majeurs de notre incarnation : la naissance et la mort. Ce qu’on nomme le temps est bien cette part de vie qui constitue notre être au monde, et ce qu’on en fait. Que la question soit centrale va de soi : je suis car je peux me penser vivante et en relation avec le monde. En interrelation avec le monde, imprégnée des saveurs du monde comme de toutes ses influences bénéfiques, toxiques, subtiles, sensorielles, culturelles, venues du pays où je réside, celui où je suis née, ceux où je me suis rendue, des êtres rencontrés, des échanges que j’ai eus. Comme le champagne qui, d’un millésime à l’autre, bien que constitué des mêmes cépages en égales proportions, va avoir des nuances différentes, un corps différent, un message différent.

L’importance du temps dans la manière de se vivre au monde : prendre le temps de vivre à son rythme, en accord avec les rythmes circadiens, conscient que nous sommes des êtres de nature avant d’être des êtres de culture. Il y a une battement du monde comme un battement de son cœur, et le conditionnement de la vie urbaine, le formatage d’une société policée avec ses exigences de rentabilité, de vélocité, d’efficacité et d’obéissance à des impératifs dictés par les autres (patrons, parents, éducateurs, et autres figures d’autorité), nous coupent de notre sensibilité, de qui nous sommes et des rythmes qui nous correspondent. Robotisés, disciplinés, formatés, clonés, aseptisés, normalisés, il en est de nos comportements comme de notre façon de penser. On s’abstrait de nous-mêmes comme on s’abstrait du temps réel, du temps du soleil et des étoiles, du temps de l’hiver ou de l’été, avec leurs modes particuliers. Coupés du corps, notre part physique, animale, incarnée, on fonctionne plus qu’on ne vit, on monnaie notre temps, on le vend, on l’optimise, on le tronçonne.

Perdre son temps, gagner sa vie, avoir du temps, manquer de temps, courir après le temps, chronométrer, mesurer le temps, remplir son agenda (étymologiquement : ce qu’il y a à faire) : le temps se calcule par rapport au « faire » plutôt qu’à l’ « être ». Car le temps c’est de l’argent et ne peut être gaspillé.

Le temps du voyageur, du nomade, du rêveur, du poète, de l’artiste, de l’enfant qui joue, du dilettante, du contemplatif, du créatif, du jardinier, de l’échange entre amis, ce temps-là qui n’a pas de prix, est regardé avec circonspection, indulgence et parfois mépris. La vitesse et la consommation immédiate et frénétique ont gagné les champs du plaisir. En quête de jouissance, on se distrait, on accumule, on s’illusionne de lumières, de mouvements, de musiques et d’images de plus en plus nombreuses, de sensations exagérées, d’émotions factices, de plaisirs artificiels et reproductibles, qui occupent l’espace de nos heures de « liberté ».

Que faisons-nous de notre temps ? Le temps n’est pas une notion abstraite. Il est au cœur de notre vie, de la vie de chacun, de son « emploi » du temps. Il est mémoire d’une antériorité et projection du désir. Mémoire du vécu, des êtres, des lieux, des rencontres, des émotions, tout ce qui nous constitue, qui nous a construit. Cette mémoire ainsi alimente nos élans, nos désirs pour nous projeter vers demain, à partir d’un présent où nous sommes, totalement. La seule réalité est ce présent où nous sommes actifs, où nous sommes sensations immédiates, où nous sommes en prise avec nos potentialités, nos émotions et nos désirs, où nous pouvons faire des choix. Le présent de la conscience, du ressenti, de l’être dans sa globalité en présence au monde, dans ce monde, au plus près de la nature et des besoins du corps et de l’âme.

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A propos domicano

L'écriture, la littérature, la photo, le dessin et l'expression artistique sous toutes ses formes me passionnent. J'aime le rêve et la réalité dans la beauté, la poésie et le potentiel d'émerveillement qu'ils peuvent offrir.
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16 commentaires pour « Cosmos » de Michel Onfray – suite 1 : Le temps

  1. emilieberd dit :

    C’est intéressant. Je suis profondément convaincue que le temps n’existe pas en tant que tel. Enfin, le temps « naturel » n’existerait pas. Ce serait une construction intellectuelle, une abstraction ou plutôt un artefact pour rendre les choses compréhensibles, et monnayables. La nature est ronde pas linéaire, son « temps » est cycle pas droit…Je ne suis pas philosophe, bien loin de là mais c’est mon intuition…Et puis, tout est relatif 😉
    Bises et merci pour cet interessant billet!

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    • Mais dire que le « temps – de la nature – est rond » implique l’idée du temps, même rond, même naturel 🙂
      cela dit, un truc peut exister naturellement et avoir une ou plusieurs représentations intellectuellement construites. Les trous du gruyère n’existent pas autrement qu’en tant que construction intellectuelle de « partie du gruyère ou il n’y a pas de gruyère » (et je ne me moque pas)…. resterait à dire ce qu’est le temps du trou de gruyère…
      🙂

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      • emilieberd dit :

        C’est bien pour cela que je l’ai mis entre guillemets, ce « temps »de la nature. Pour le gruyère, j’avoue que c’est le trou noir (il est midi, je pense que c’est pour cela! L’heure est moins aux trous qu’au temps de s’alimenter!!:D :D) Et puis, le gruyère (suisse) que je mange n’a pas de trou, alors… 😀 Il me semblait par ailleurs que c’était plus une question de répartition de l’air voire de gaz, mais bon, je ne suis pas fromagère 😀
        J’ai bien dit que je n’étais pas (non plus)philosophe. Il n’y a, je pense, aucun accord entre la nature et le temps, tel qu’il est conçu par nous et tel que nous le pratiquons…Ce n’est peut-être qu’un problème de définition…ou bien plus…Faudrait que j’étudie tout cela car c’est très interessant, mais j’ai là encore un problème de temps…:D

        Aimé par 2 people

    • domicano dit :

      La notion de temps est abstraite mais notre rapport au temps, lui, est concret; On le vit dans nos activités de tous les jours, il influence notre manière d’agir: je suis pressée, je me donne le temps ou pas, j’ai telle ou telle priorité, je choisis tel rythme.

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  2. 'vy dit :

    L’idée du temps m’a toujours passionnée. J’ai plus cherché à l’appréhender du côté des physiciens poètes que de celui des philosophes, et tu me donnes envie de m’y replonger, alors merci d’avoir pris le temps de partager cette synthèse de ta lecture.

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    • domicano dit :

      Qui sont ces physiciens poètes ? l’association est intéressante et m’intrigue.

      J'aime

      • 'vy dit :

        Etienne Klein, par exemple, un spécialiste du temps, un grand amateur d’anagramme et un rêveur qui fait voyager loin dans le temps et l’espace. Et beaucoup d’astrophysiciens (comme Jean-Pierre Luminet). Le temps, l’espace, l’univers, on ne les fréquente pas sans être un tant soit peu poète dans l’âme et dans les mots. La sensibilité est à fleur de particule (bon, moi, par contre, je repasserai niveau poésie 🙂

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      • domicano dit :

        Merci ‘vy, j’irai à la rencontre de ces personnages, j’ai bien envie d’avoir leur écho. Côté particule, tu mérites bien un « de » connaissances. 😉

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  3. Ce livre m’a passionnée à de multiples reprises ! Quel tristesse que ce temps consommé, comptabilisé, chronométré…Il est vrai que dans nos villes, il est de plus en plus difficile de percevoir le temps immémorial de la nature, des saisons. Cette pulsation puissante et régénératrice….Il y a aussi en fin de livre de très belles pages sur la poésie. Merci pour ce partage profond !

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  4. Asphodèle dit :

    Finalement les poètes disent la même chose mais en termes …poétiques ! Je n’ai pas de nom là immédiatement, je parle globalement des poètes qui parlent du temps et font le distingo entre le « temps » contemplatif et le temps « chronométré » par les agendas, du temps que l’on remplit alors qu’il est déjà plein de choses. Mais je ne suis pas philosophe non plus ! Merci à toi de continuer à nous faire partager tes impressions, c’est très intéressant ! 😉

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  5. Réflexion fondamentale sur ce qui finalement nous définit, par notre relation au temps, notre manière de l’envisager, de l’appréhender et mieux encore de le vivre. J’en veux pour meilleure preuve tous les commentaires passionnants sur cet article et les conceptions différentes.

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    • domicano dit :

      Le temps qui définit notre rapport à soi et aux autres: prenons-nous le temps de nous questionner, d’écouter l’autre, de savourer tel ou tel instant unique.. Oui c’est cela vivre, s’accorder le temps d’être là et disponible.

      Aimé par 1 personne

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